Alex Honnold, le dernier survivant du free solo Hommage à Ueli Steck (1976-2017) et Austin Howell (1988-2019)

E&R
07/07/2019
31:54

Alex Honnold, le dernier survivant du free solo Hommage à Ueli Steck (1976-2017) et Austin Howell (1988-2019)

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Alex Honnold en solo
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Austin Howell en solo

Tous les grimpeurs qui font du free solo finissent par tomber. En général ils tombent seuls, loin des regards, car le solo est une discipline de solitaire (!), un retrait du monde, un isolement religieux. Le sport qui s’en rapproche le plus est l’apnée, aussi dangereux qu’il éloigne des autres. Cette fuite de la société se paye très cher, on va là où personne ne va, on goûte à une sensation de liberté (c’est-à-dire de libération) extrême, mais on tutoie la mort. Austin est tombé le 30 juin et s’est tué.

Alex Honnold, le dieu des grimpeurs, est lui toujours là, et son exploit ultime est l’ascension du Capitan sans corde. 900 mètres de paroi avec des difficultés insurmontables pour de grands grimpeurs assurés. National Geographic en a tiré un film de 100 minutes, que nous avons visionné, et qui a remporté un Oscar à Hollywood dans la catégorie « documentaire » en 2019. Le sujet est presque hollywoodien, avec en plus une histoire d’amour à l’intérieur.

Sanni est très jolie, elle accompagne désormais Alex dans ses pérégrinations mais pas sur les murs glissants du Paradis, ou de l’Enfer. Elle reste en bas et parfois, assure son mec qui teste une voie, car Alex prépare méticuleusement ses solos : ses carnets sont truffés de notifications sur chaque prise de pied et de main ! Malheureusement, en 2016, Sanni lâche la corde – oups, lol – et Alex dégringole. Il se pète le pied et doit faire de la rééducation, ce qui ne l’empêchera pas de grimper un mur en salle avec un pied dans une chaussure adaptée grosse comme une pompe de ski !

Sanni ou El Capitan, il faut choisir

Alors qu’Alex était une espèce de mutant Asperger à tête de Pierrot lunaire fuyant les humains, Sanni, comme toutes les femelles, tente de le socialiser, de le normaliser. On voit dans le doc toute son excitation de trouver un appartement (un nid pour les futurs lézards de parois), choisir un frigo (les femmes adorent les frigos, c’est la réserve de bouffe, la sécurité, ça les désangoisse, elles l’ouvrent 50 fois par jour parfois juste pour contempler le taux de remplissage), bref, l’excitation de la puce qui va pondre. Au lieu de suivre la préparation technique du dieu vivant, on se tape Sanni qui jouit dans sa kitchen, Sanni qui creuse une citrouille pour Halloween, et le meilleur pote d’Alex qui décrète que ce couple est « great » ou « wonderful », ou « amazing », on sait plus. Ça sent la séparation d’avec les potes, un classique quand la nana débarque dans la vie d’un mec et fait le ménage !

Hollywoodiser Honnold, c’est le pire truc à faire. C’est ça qui le fera chuter, retourner au milieu des hommes. Mais les sirènes de la renommée...

Comme Alex, Austin voulait faire son film, mais il n’a pas eu le temps. Il est tombé du Shortoff Mountain en Caroline du Nord, là où il a avait déjà grimpé il y a 4 ans, en avril 2015. Il avait même grimpé à poil, assurant que l’escalade n’était pas quelque chose à prendre trop au sérieux, et qu’il fallait se faire plaisir. Une sorte d’accouplement avec le rocher ?

Austin était-il à la recherche de publicité, se sentait-il écrasé par l’astre Honnold, ou était-il vraiment libéré de toute contrainte sociale ? Alex, lui, ne laisse rien au hasard. Il a la décontraction des babas qui montent – le monde de l’escalade est très baba cool – mais avec une approche scientifique. La liberté, ce serait donc construire sa fuite ou sa libération, pierre par pierre, ce « travail d’évasion » dont parlait Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag.

Dans un autre genre, moins dangereux, le Grenoblois qui préférait voyager accroché sur les balais d’essuie-glace à l’arrière du tram parce qu’il ne supportait plus la « populace » s’est fait pincer :

 

Conclusion humoristique du Dauphiné (Libéré) :

« Le misanthrope s’est vu remettre une convocation devant le tribunal correctionnel, où il lui faudra, cauchemar total, supporter la présence d’un avocat, d’une présidente et de ses assesseurs, d’un procureur, d’une greffière et même de la police d’audience, ainsi que d’un public nombreux massé dans la salle d’audience. »

L’enfer, c’est les autres, que ce soit en bas du Capitan ou dans le tram. Ce qui donne la force à Alex ou à Austin de braver tous les dangers, c’est la fuite de l’espèce humaine ! Mais cette volonté de s’élever ne s’exerce pas toujours contre les autres, c’est celle des grands hommes, ceux qui entraînent les autres vers le haut.

L’épitaphe d’Austin  : « keep Austin weird » (laissez Austin faire le dingo)

Hommage à Ueli Steck, le speed climber mort en 2017 sur le Nupste, dans l’Himalaya, près de l’Everest

« C’est une route à sens unique, c’est la mort à la fin... J’ai accepté de mourir, et c’est peut-être ça qui me donne la possibilité de faire ça, autrement tu ne fais pas. »

Accepter l’idée de la mort, de sa propre mort, libère l’homme de sa peur fondamentale, et lui permet de réaliser l’impossible.