L’héroïsation hollywoodienne de Kenneth Feinberg

E&R
03/10/2021
19:43

L’héroïsation hollywoodienne de Kenneth Feinberg

« Après le 11 Septembre, un avocat est confronté au bilan émotionnel de la tragédie quand il doit chiffrer en dollars la valeur des vies perdues. Inspiré de faits réels. »

Tel est le descriptif du film À quel prix ? (Worth) diffusé par Netflix à l’occasion du vingtième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001. Michael Keaton y joue le rôle de Kenneth Feinberg, l’avocat nommé par l’Attorney General John Ashcroft à la tête du September 11th Victim Compensation Fund (VCF), qui a distribué près de 8 milliards de dollars d’argent public à 34 000 personnes. [1]

La bande-annonce du film, en anglais non sous-titré :

Le scenario a été adapté par Max Borenstein du livre autobiographique de Feinberg, What Is Life Worth ? The Inside Story of the 9/11 Fund and Its Efforts to Compensate the Victims of September 11th. [2]

Voici comment Feinberg raconte sa nomination au début de son livre :

« Le 22 septembre 2001, onze jours seulement après les attentats du 11 Septembre, le président George W. Bush promulgua la Loi sur la Sécurité du Transport Aérien et la Stabilisation du Système, qui créa le Fonds d’indemnisation des victimes du 11 septembre 2001. Cette loi ne ressemblait à aucune autre dans l’histoire américaine. Rédigé à la hâte, sans tenir dûment compte des conséquences et avec peu de débats au Congrès, elle offrait une généreuse compensation non imposable aux familles de ceux qui sont morts le 11 septembre, ainsi qu’à ceux qui ont été blessés physiquement en s’échappant du World Trade Center et du Pentagone. La nouvelle loi autorisait le Procureur général des États-Unis à nommer une personne unique avec le titre légal imposant de “maître spécial”, pour administrer le Fonds d’indemnisation. Le Congrès délégua un pouvoir discrétionnaire presque illimité à cette seule personne pour assurer le succès du programme. / Le 26 novembre 2001, j’ai été nommé maître spécial du Fonds. Je serais l’homme de référence, le symbole visible d’une loi inédite. Jamais auparavant un gouvernement n’avait offert à des particuliers des millions de dollars en compensation non imposable pour une perte tragique. Et jamais auparavant les fonds publics n’avaient été aussi peu réglementés. Il n’y avait pas de budget spécialement affecté par le Congrès limitant la taille des récompenses (awards) ou limitant mon pouvoir décisionnaire. Mon budget était illimité ; les paiements ne seraient déterminés que par mon jugement personnel et mon expérience. / J’étais seul responsable de l’élaboration des règles et règlements régissant l’administration de la loi. Et moi seul ai servi de juge et de jury pour décider de l’indemnisation appropriée dans des cas individuels ».

Nous apprenons plus bas une des règles de bon sens adoptées par Feinberg, lorsqu’il évoque le père d’une victime venu du Pérou pour le rencontrer :

« Je lui ai demandé gentiment : “Vous comprenez que le paiement que vous recevrez sera basé, en partie, sur les revenus de votre fils ?” Le père hocha la tête. Ivhan Luis avait gagné 8 645 $ en 2000. »

La moyenne des indemnités versées aux familles survivantes est de 2,1 millions de dollars, les 2 880 versements allant de 500 000 à 7,1 millions de dollars. Le Fonds a également versé en moyenne 400 000 dollars pour 2 680 blessures (entre 500 et 8,6 millions de dollars par indemnité).

Tant d’argent à saisir fait tourner la tête. « Depuis la catastrophe, de nombreuses personnes ont tenté de capitaliser sur le chagrin et le chaos du moment en prétendant frauduleusement avoir perdu des êtres chers », rapportait le New York Times en 2002 [3]. Ils s’inventent des frères ou des conjoints décédés, ou prétendent que leur femme est décédée alors qu’elle vit chez eux. Comme le président Donald Trump a repoussé la date-limite [4] de demande d’indemnisation jusqu’en 2090, il reste encore 70 ans pour inventer de fausses victimes. Mais nous pouvons faire confiance aux autorités américaines pour trier le bon grain de l’ivraie.

Pourtant, alors que je tapais innocemment sur Google « Faux prétendants à l’indemnité du 11 septembre » (« 9/11 fake claimants »), quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que certains complotistes prétendent que les autorités américaines ont elles-mêmes inventé de fausses victimes, et qu’une grande partie des 2 977 victimes [5] dont les noms sont inscrits en bronze sur le Mémorial national du 11 septembre n’ont jamais existé.

Ils soutiennent par exemple [6] que les listes de passagers des quatre vols détournés sont bidons. Des théories scandaleuses circulent sur certains des pilotes, comme John Ogonowski, dont l’avion s’est écrasé sur la tour Nord. Pourtant, qu’y a-t-il de si étrange dans le fait que son frère cadet Jim, qui lui ressemble à s’y méprendre, se soit glissé dans ses pantoufles après sa mort, au grand soulagement de sa belle-sœur ? N’est-ce pas une belle preuve de solidarité familiale ?

Il n’y a pas de limite à l’imagination diabolique des complotistes. Certains ne croient pas que 358 personnes travaillaient réellement ce jour-là dans les bureaux de Marsh & McLennan, situés dans les étages 93 à 100 de la tour Nord, directement percutés par le vol AA11. Mais Lewis Paul Bremer, le président de la Commission nationale sur le terrorisme, faisait partie du conseil d’administration de Marsh & McLennan, et si vous l’avez vu sur CNN dans l’après-midi du 11 Septembre, vous avez pu constater qu’il était dévasté par la mort de ses employés :

Une des employées de Marsh & McLennan morte dans la tour Nord se nommait Katharine Wolf. Les mauvaises langues disent que son nom de jeune fille est introuvable, mais on sait qu’elle est réelle car son mari Charles Worth est joué par Stanley Tucci dans le film.

Les théoriciens du complot voient le mal partout. Je les plains : c’est tellement plus agréable de voir le monde comme Forrest Gump ! Il faut faire confiance à Kenneth Feinberg, parce que s’il n’avait pas fait un travail irréprochable pour indemniser les victimes du 11 Septembre, il n’aurait pas été embauché à nouveau pour prendre des décisions d’indemnisation pour les victimes de :

- la fusillade de l’Université Virginia Tech en 2007 (33 morts et une vingtaine de blessés)

- la tuerie de l’école primaire Sandy Hook en 2012 (28 morts dont 20 enfants)

- la fusillade du cinéma d’Aurora dans le Colorado en 2012 (12 morts et 58 blessés)

- l’attentat à la bombe du marathon de Boston en 2015 (3 morts et 264 blessés) [7]

- la fusillade du nightclub gay d’Orlando en 2016 (49 morts et 53 blessés) [8]

Un curriculum vitae impressionnant ! C’est un peu comme pour les frères Naudet : il est rassurant de savoir qu’après avoir filmé le 11 Septembre, ils ont fait pour Netflix un documentaire [9] sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, puis un documentaire sur l’incendie de Notre-Dame [10] : ce sont des gens oscarisés, de solide réputation.

C’est pareil pour Feinberg. Partout où il y a des masses de victimes à indemniser, on fait appel à lui, car personne d’autre n’est à la hauteur. On a même fait appel à lui pour acheter le silence des victimes de Jeffrey Epstein [11] et de tous ses amis.

Bien sûr, pour chacun des événements tragiques dont s’occupe Feinberg, vous avez encore des gens qui remettent en question « le récit officiel ». On ne peut pas les guérir, mais on peut les traîner en justice, comme cela est arrivé à Jim Fetzer et Mike Palacek, auteurs de Nobody Died at Sandy Hook (« Personne n’est mort à Sandy Hook »). Ils avaient, les gredins, qualifié les parents endeuillés des enfants de Sandy Hook de crisis actors. Quelle absurdité ! Regardez Robbie Parker donner une conférence de presse au lendemain du meurtre de sa fille de six ans. Franchement, a-t-il l’air d’un acteur professionnel ? S’il l’avait été, il aurait au moins appris son script par cœur, au lieu de lire ses notes :

Pareillement, peut-on sérieusement douter que Christine Leinonen ait perdu son fils Christopher lors de la fusillade de la boîte de nuit d’Orlando, quand on la voit parler avec tant de douleur deux jours plus tard :

On peut faire confiance à Feinberg parce qu’il a travaillé bénévolement pour les victimes du 11-Septembre. Oui, gratuitement, sans un sou de salaire pendant trois ans ! Quelle meilleure preuve de sa générosité ? Il était important qu’Hollywood rende hommage à ce grand héros du 11 Septembre. Distribuer tous ces millions de dollars d’argent public était difficile.

C’était, écrit Feinberg, « le plus grand défi de ma carrière, qui m’a forcé à exercer pleinement mes talents, mes connaissances et mon jugement. En même temps, cela m’a forcé à puiser profondément dans les sources de ma capacité d’empathie, de compassion, de force et de sagesse, en particulier pour faire face aux familles en deuil qui ont perdu des êtres chers le 11 septembre 2001, et aux victimes physiquement blessées dont la vie a été changée à jamais en ce jour inoubliable. »

J’en ai la larme à l’œil ! Un tel degré d’empathie est lié au fait d’être juif, c’est bien connu. Ken l’a confirmé au Hadassah Magazine [12] :

« Mon héritage juif a eu une forte influence sur ma capacité à rencontrer les familles et à commencer à apprécier leur douleur », dit-il. « Je crois que mon passé m’a aidé à devenir plus sensible ». Feinberg est également fier des millions de dollars donnés par les juifs aux œuvres caritatives du 11 Septembre. « Nous sommes un peuple qui comprend le principe de la responsabilité sociale et qui aide les personnes dans le besoin », dit-il. En effet, l’engagement juif et communautaire est une tradition familiale. [Sa femme] Dede, ancienne présidente de la Fédération juive à Washington, D.C., est active dans les causes juives.

En juif pieux, Ken s’est tourné vers la Bible (hébraïque) pour y puiser force et sagesse :

« Il y avait peu de directives énoncées dans la loi, et l’histoire offrait peu d’aide. J’ai cherché en vain un précédent. Je me suis même tourné vers la Bible et d’autres livres d’enseignement religieux, dans l’espoir de trouver une feuille de route, peut-être une allégorie biblique pertinente qui montrerait la voie. »

Il est difficile de croire qu’il n’ait rien trouvé dans la Bible, car Yahvé n’y est pas avare de conseils sur la façon d’aider financièrement les Goyim :

« Vous sucerez le lait des nations, vous sucerez la richesse des rois »

« Vous vous nourrirez de la richesse des nations » (Isaïe 60,16 ; 61,6)

Il existe également des modèles bibliques à imiter : sous la direction de Moïse, les Hébreux se sont échappés d’Égypte après avoir « dépouillé » les méchants Égyptiens des « bijoux en argent et en or, et des vêtements » qui leur avaient été confiés en garantie de prêt (Exode 12,35-36).

Mais le parangon du bon usage de l’argent public, c’est Joseph, qui, devenu conseiller puis ministre du Pharaon, « accumula tout l’argent qu’on trouvait en Égypte et en Canaan », et força les paysans à vendre d’abord leur bétail, puis eux-mêmes, tandis que les membres de sa tribu s’installaient en Égypte, « y acquirent des propriétés, furent féconds et devinrent très nombreux » (Genèse 47,11-29).

Laurent Guyénot

PS : merci à Jon Revusky [13] qui ma soufflé le nom de Kenneth Feinberg.

*

À ne surtout pas manquer,
le documentaire événement sur le 11 Septembre
signé Laurent Guyénot et ERTV !

Les premières minutes du documentaire :

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