Romain Bouteille (1937-2021) : de l’éminence grise de Coluche à la défense de Dieudonné

E&R
02/06/2021
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Romain Bouteille (1937-2021) : de l’éminence grise de Coluche à la défense de Dieudonné

« Ma vocation artistique s’est dessinée vers 1955 sous l’angle : trouver un job qui permette de se lever à n’importe quelle heure et ne suppose ni diplôme, ni réel travail, ni obéissance »

Exigeant, racé, aristocrate sans en avoir l’air, ni le nom : Romain Bouteille a formé toute une génération d’humoristes, et sa créature Coluche l’a dépassé, en notoriété, pas forcément en talent d’écriture ou en originalité, et encore moins en pensée. Coluche dira d’ailleurs de son mentor : « Ce qu’il ne m’a pas appris, je le lui ai piqué. »

Romain faisait la différence entre les humoristes et les comiques. Il détestait les seconds et vénérait les premiers.

« C’est ce que je reproche à 95 % des humoristes… La moquerie, c’est l’esprit des sots. »

Dans les humoristes, il ne mettait pas Coluche : il mettait Desproges et Dieudonné, les deux grandes plumes de l’humour français. D’ailleurs, les autres, les comiques, les plus connus, avaient tous des auteurs, des nègres, des plumes externes. Leur talent de scène est indéniable, mais on voit la différence hors scène : quand Bedos (Guy, le père du petit Nicolas) était invité à parler dans les médias, son discours était extrêmement plat, voire con. Pourtant, il passait son temps sur scène à fustiger les cons. Comme quoi... Idem pour Coluche en 1985-1986, qui se plantera sur Canal+ avec Coluche 1 faux et sur Europe 1 avec ses blagues pauvres de Y en aura pour tout le monde, pour finir par se planter en bécane avec l’aide du pouvoir profond.

Romain Bouteille, lui, a révolutionné la scène française de ce qu’on appelait avant (2000) le café-théâtre, et qu’on appelle aujourd’hui le one man (show), ou seul en scène. Le café-théâtre mélangeait théâtre comique et seul en scène puisqu’il se jouait en équipe jusqu’à deux personnes, et justement, Romain a créé celle du Café de la Gare, un lieu qui est devenu une idée, un genre, un ton.

On lui doit d’avoir reniflé les talents de Coluche, l’interprète populaire que tout le monde connaît, une sorte de Johnny du comique, on lui doit aussi la découverte d’Anémone, une bringue brune à la décontraction hippie déroutante, Michel Blanc, celui qui abandonna assez vite l’équipe du Splendid, gavé de refaire la même chose pour le fric, ainsi que la grosse Balasko, actrice vulgaire (dans le sens de populaire) qui se changea un jour en socialo-sioniste immigrationniste de compétition. On n’oublie pas Patrick Dewaere, qui prendra la tangente vers le cinéma, la gloire et le suicide.

En véritable anar, Romain a formé des talents, mais se foutait de la célébrité, après laquelle tout le monde court dans ce domaine.

 

Romain a aussi fait du cinéma, toujours derrière (le bar), jamais dans les premiers rôles. Ici, habillé en cureton, il donne la réplique au grand Marielle.

Quand Bouteille enfonce Coluche et encense Dieudonné

L’esprit de Bouteille n’existe pas qu’à travers les autres, il sait aussi s’exprimer directement, mais l’anar a été très peu invité sur les plateaux télé. C’est pourquoi il faut remercier Frédéric Taddeï d’avoir réuni une brochette de mal-pensants le 6 octobre 2008 sur France 3, dans Ce soir ou jamais. Nous avons réécouté ces échanges où Bouteille était aussi lucide qu’annonciateur. Il avait saisi le potentiel de Dieudonné, les limites que la socioculture allait lui imposer, et n’avait pas bougé d’un iota de sa position. Ce qui lui vaudra probablement, par la suite, une disparition totale des médias mainstream...

Après la diffusion d’une archive de Coluche, Bouteille répond à une question saugrenue de Taddeï et se montre impitoyable (à 6’04)...

Taddeï  : Romain Bouteille, c’est vers vous que je me tourne, vous l’avez bien connu avant cette époque-là, on a l’impression que sa haine des hommes politiques n’égalait que sa haine des policiers, à Coluche...

Bouteille  : Non, y a pas de haine là-dedans, c’était la coutume, c’est automatique, c’est-à-dire qu’on prend le personnage et on cherche le mot qu’on va pouvoir trouver, quoi. Et moi quand je vois ça, j’ai une honte grave pour lui quoi.

Taddeï  : Parce qu’il disait du mal des politiques ?

Bouteille  : Non, pas parce qu’il disait du mal, mais parce que c’était mal dit. Pasque c’était des détails, pasque y avait pas une pensée, la moindre pensée qui ait la moindre importance en politique, c’est grave. Pour un mec qui a des prétentions politiques... C’est des blagues. tu sais, le mec il a ses blagues avant, « après on va faire celle-là, pis après on va faire celle-là »... Et leurs liaisons sont nulles parce que la pensée est nulle.

Dieudonné corrobore : « Par contre politiquement oui, il était pas en risque. » Et Alévêque en remet une couche : « Je crois pas qu’Attali soit la plus belle rencontre qu’il ait faite de sa vie. »

Bouteille, en homme à la parole libre, continue son portrait de Coluche avec « Lederman au cul » et, derrière lui, de tout ce quoi allait déferler sur la télé et la scène française, ces comiques sans pensée. Après la petite phrase de Gaccio – « la différence entre un Strauss-Kahn et un Sarkozy, elle doit pas être super énorme » –, on entame le chapitre de la « récupération » (à 21’53).

Taddeï  : Coluche a souvent été accusé par la suite d’avoir été récupéré, instrumentalisé par le Parti socialiste, par les mitterrandistes, par son entourage, pour vous ça n’est pas le cas ?

Bouteille  : Non ! Comment dire, il est devenu riche. Et un riche c’est comme ça, on peut pas acheter un riche... Un riche quel qu’il soit c’est plus ou moins un drogué. Il est au milieu de gens qui l’acclament, conseillers, y a plus de pensée dedans. Y a plus d’autonomie.

Taddeï  : Pour vous un riche c’est forcément du côté du pouvoir, c’est ça ?

Bouteille  : Ouais, mais il peut très bien s’en défendre... De toute façon il est automatiquement du côté du pouvoir, ça fait partie de la mémoire collective, c’est depuis les pharaons ça. Il a pas une volonté particulière à lui, il l’a que tant qu’il espère s’enrichir, mais après… C’est un tonneau vide !

On passe logiquement à Desproges, le pendant de Coluche à droite, et après une archive, Bouteille enfonce le dernier clou sur le cercueil de Coluche.

Bouteille  : « Le style fait l’homme, la forme est écrasante pour Coluche, elle est d’un modernisme à côté de lui. Il présuppose pas déjà que les gens du peuple ne comprennent pas un français sophistiqué. Coluche il présume d’avance que le public lui ne comprendra rien du tout si on lui met pas un peu de machin quotidien, de tous les jours, il voit le public au niveau de sa mère, quoi. »

De Desproges à Dieudonné et la liberté d’expression, il n’y a qu’un pas.

Dieudonné  : « Dedans Desproges il y a des sketches qu’il ne pourrait vraiment plus faire aujourd’hui, je suis bien placé pour le savoir. Là, dès qu’on parle de la politique comme ça, en prenant la droite, les clivages droite-gauche, bon, on peut encore dire un peu tout et n’importe quoi ; par contre, quand on s’attaque à des sujets un peu internationaux...
Y a un vrai sujet impossible, alors vous avez vu Bigard sur le 11 septembre, sur la situation en Israël, là on tombe sur des sujets où tout d’un coup là on est en risque total, c’est Armstrong sur la Lune, c’est un petit pas pour l’homme et un grand pas pour la nation humoristique, et l’humanité, c’est-à-dire que là tout d’un coup, c’est un territoire vierge.
Pourtant, il a fait des sketches, lui, Desproges, assez à l’époque hallucinants... Après, la polémique qui a pu exister sur un sketch que j’ai fait sur un extrémiste israélien, et c’est vrai que je me suis aperçu que bien avant moi des gens avaient essayé, mais, bon, y avait pas eu à ce moment-là la même chanson. »

On entre dans le vif du sujet, la température monte, Taddeï transpire.

Taddeï  : Vous, Dieudonné, vous pensez, j’imagine, qu’on peut rire de tout et avec tout le monde, puisque vous l’avez prouvé cet été en annonçant... que vous aviez demandé à Jean-Marie Le Pen d’être le parrain de votre fille... Est-ce que c’est de l’humour, est-ce que c’est de la politique ?

Dieudonné (répondant à Gaccio) : « Pourquoi pas le dernier-né ? Il s’appelle Judas, mon fils s’appelle Judas, je fais ce que je veux. »

Alévêque  : T’as pensé à lui plus tard ?

Dieudonné  : Y avait Christophe, mais y a plus de pédophiles qui s’appelaient comme ça. Y a pas de pédophile qui s’appelle Judas... C’est une sorte de performance artistique en direct, je me suis dit qu’est-ce que je pouvais faire, c’est la censure, le boycott, tout le monde me crache à la gueule, bon. Jean-Marie Le Pen c’est de la nitroglycérine mais je peux essayer de voir comment ça fonctionne. Là, l’idée d’un parrainage me paraissait impossible et puis je suis tombé sur une personne qui a bien voulu jouer le jeu. Voilà, Jean-Marie Le Pen c’est une personne sur qui tout le monde crache, j’étais celui qui crachais le plus même, politiquement à Dreux... Donc l’approcher n’était pas facile, c’était vraiment une situation de risque total, mais en même temps la réconciliation ne peut se faire qu’avec le parti le plus opposé...
Et dépasser Le Pen au hit-parade des enculés de France, pour un humoriste, c’était pour moi une vraie décoration. Je remercie d’ailleurs tous les médias : c’est vrai d’ailleurs que certains ont senti que je leur glissais une petite quenelle, mais je l’ai fait avec plaisir... J’ai 42 ans et je peux préparer d’autres choses dans ce genre-là...
Si on n’a pas le sens de l’humour je veux dire on rentre, on fait du terrorisme.

On ne va pas faire toute l’émission et vous mâcher le travail, juste noter un échange aussi court que symbolique entre Dieudonné, Rollin et Bouteille, un échange qui dit tout (à 30’23).

Rollin  : Si on peut se dire les choses franchement, quand Dieudonné a envie de faire parler de lui, ce que je comprends, je préfère le baptême facétieux de Le Pen à certains dérapages anti-sémites, qui me semblent moi alors là vraiment sortir du cadre de l’endroit où l’on peut encore, toutes les provocations étant bienvenues, mais jusqu’à un point quand même, qui me glacent un peu le sang.

Dieudonné  : Mais peut-être que, si je t’ai glacé le sang, j’en suis désolé, et je sais que tu t’en es bien remis quand même.

Bouteille  : Hé, t’avais qu’à pas y aller au spectacle !

Terminons cet hommage à un homme digne qui n’a jamais plié – et qui du coup reste un demi-inconnu pour le grand public – par sa phrase prophétique sur Dieudonné et le théâtre de la Main d’or.

Gaccio  : « Tant que la salle est pleine, c’est qu’il fait pas tant le con que ça. »

Bouteille  : « La salle sera jamais vide parce que il a tous les droits dans son théâtre ; à une petite condition, rester pauvre, ça c’est la règle absolue. »

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